Scène 40 : Souvenir immortel
Acte 40 – Souvenir immortel
(Sous l’air Guazhen’er du mode Nanlü)
(La Dame, costumée en immortelle, et la Vieille Dame, costumée en immortelle, entrent en scène.)
Montant une grue, chevauchant un phénix, je ne suis jamais revenue ;
En vain je tourne la tête, entre le ciel et le monde des hommes.
Au pavillon Duanzheng, dans la salle de la Longue Vie,
Les souvenirs du passé éveillent en moi des sentiments infinis.
(Strophe Huanxisha)
Des nuées vaporeuses verrouillent profondément la chambre de jade,
À peine réintégrée dans le registre des immortels, mon cœur est troublé.
En me retournant, je ne puis m’empêcher de réfléchir.
Soudain, je vois sur les marches de la terrasse de jade, parmi les arbres de corail,
Là où se pose le phénix multicolore, une ombre double.
Plusieurs fois je veux m’en détacher, mais mon cœur s’en trouve ému.
Moi, Yang Yuhuan, j’ai eu la grâce de recevoir l’ordre de l’Empereur de jade, de recouvrer mon rang parmi les immortels, et de demeurer toujours au monastère de la Grande Pureté, au mont Penglai. Seulement, les gages de nos amours ne me quittent pas un instant, et le serment de la septième nuit je ne puis trahir en mon cœur. En parler est vraiment une longue histoire !
(Sous l’air Jiuhuichang du mode Gaoping)
(Sous l’air Jiesanxing)
Hélas ! en un instant nous fûmes séparés,
Que de liens entre ces moments !
La mort ni la vie ne peuvent trancher les attaches du cœur,
En vain s’amoncèlent des haines hautes comme des monts.
Lui, là-bas, songeant aux liens anciens, s’afflige sans fin ;
Moi, ici, mes larmes tombent sur une âme brisée, mon sang n’est pas encore sec,
En vain je soupire.
(Sous l’air Sanxueshi)
Ne pouvant être deux poissons accolés, je subis d’abord le malheur ;
Les mandarins séparés, que parlent-ils encore du rang d’immortel ?
(Elle sort les épingles d’or et la boîte de joyaux, les regarde.)
Voyant ces épingles d’or et cette boîte de joyaux, l’amour demeure ;
Se peut-il que le serment éternel, aussi durable que le ciel et la terre, se soit refroidi ?
(Sous l’air Jisanqiang)
Quand pourrai-je recevoir un message de l’oiseau vert,
Pour renouer le destin,
Pour que les hommes se retrouvent,
Et qu’ensemble nous déversions nos chagrins !
(La Messagère entre en scène.)
J’essaie de monter au sommet du mont Penglai pour regarder au loin ;
Les flots de la mer sont clairs et peu profonds, les grues volent.
Je suis Hanhuang. Par ordre de la Dame de la Lune, je viens auprès de la Dame de la Pureté suprême pour lui demander la nouvelle partition de la Danse du vêtement de plumes et de l’arc-en-ciel. Arrivée ici, je puis entrer sans façon.
(Elle entre et salue.)
Dame de la Pureté, je vous salue.
(La Dame) D’où venez-vous, immortelle ?
(La Messagère, souriant) Dame de la Pureté, me reconnaissez-vous encore, moi, Hanhuang ?
(La Dame réfléchit un instant.) Ah ! ne seriez-vous point l’immortelle de la Lune ?
(La Messagère) C’est cela.
(La Dame) Asseyez-vous, je vous prie.
(La Messagère s’assoit.)
(La Dame) Depuis notre séparation en rêve, sans m’en rendre compte, plusieurs années ont passé. Aujourd’hui, venant de loin, veuillez dire l’objet de votre visite.
(La Messagère) Dame de la Pureté, écoutez :
(Sous l’air Qingshangqifan)
(Sous l’air Cuyulin)
C’est à cause de la Danse du vêtement de plumes et de l’arc-en-ciel, dans le palais de la Lune,
Que j’admire votre esprit subtil,
Qui a renouvelé avec soin la partition.
Je viens spécialement, par ordre de la Dame de la Lune,
(Sous l’air Yingtixu)
Chercher une âme sœur, de loin, frapper à la porte du mont Penglai,
Pour emprunter l’ancien manuscrit et le voir de mes propres yeux.
(La Dame) Ainsi, c’est pour cela. Jadis, j’eus la chance d’entendre la musique céleste en rêve ; bien que je l’aie transcrite pour les instruments à vent et à cordes, je crains encore qu’il n’y ait des erreurs et des omissions.
(Sous l’air Gaoyangtai)
Pourquoi faudrait-il que la Lune se donne la peine de choisir à tort les airs oubliés ?
En y songeant, je pleure malgré moi.
(Elle pleure.)
(La Messagère) Hé ! Dame de la Pureté, pourquoi versez-vous des larmes ?
(La Dame)
(Sous l’air Xianghuanglong)
Je souffre d’avoir traversé des épreuves et des tourments ;
La note gong est froide, la note shang est brisée,
(Sous l’air Erlangshen)
La corde de soie rouge est déjà rompue,
J’ai honte de jouer à nouveau cet air.
Je vous prie, immortelle, de dire à la Dame de la Lune que mon ancienne partition, issue du monde des hommes, ne saurait remplir cette mission. Je la supplie de m’excuser et de me pardonner.
(La Messagère) Dame de la Pureté, ne refusez pas si fermement. Ma Dame de la Lune, quant à elle, admire votre intelligence rare au monde,
(Sous l’air Jixianbin)
Créant un son nouveau, régnant seule parmi les humains.
Elle désire voir votre partition ; il est bien dommage que ce soit si tard,
Ne décevez pas l’attente de son regard azuré, venu des nuées.
(La Dame) Puisque la Dame de la Lune me fait l’honneur de me visiter, dernièrement, venue sur cette montagne des immortels, par hasard je me suis souvenue de l’air et j’en ai écrit un exemplaire.
(La Messagère) Voilà qui est parfait.
(La Dame) Servante, va le chercher.
(La Vieille Dame répond et sort. Elle revient avec la partition.)
Voici la partition.
(La Dame la prend.) Immortelle, la partition est obtenue, mais il faudrait la recopier.
(La Messagère) Pourquoi ?
(La Dame) Regardez :
(Sous l’air Huangying’er)
Les caractères sont en désordre, confus et interrompus,
Tous tachés de traces de larmes.
(La Messagère) Cela n’a pas d’importance.
(La Dame lui remet la partition.) Puisqu’il en est ainsi, veuillez la présenter à la Dame de la Lune, et dites-lui que, transcrite en secret durant un rêve, les notes y sont nombreuses et erronées, et qu’elle veuille bien les corriger.
(La Messagère) Je reçois cet ordre ; je prends congé.
(La Messagère sort, emportant la partition.)
(La Dame) Servante, ferme la porte de la grotte et suis-moi.
(La Vieille Dame répond et sort avec elle.)
(La Messagère) Depuis le début jusqu’à la fin de l’air, (Wang Jian)
(La Dame) Comment pourrais-je obtenir que Chang’e en sache tous les détails ? (Tang Yanqian)
(La Messagère) Ne m’en veuillez pas d’être si empressée à pleurer sur cet air, (Liu Yuxi)
(La Dame) Dans le palais de la Lune, l’éclat débordant, avec qui ai-je pris rendez-vous ? (Li Shangyin)
