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Cinquante-cinq chapitres

Le duc de He

Chapitre 13

Un homme du royaume de Chu, nommé Heshi, trouva un bloc de jade brut dans la montagne de Chu. Il le prit et l’offrit au roi Li. Le roi Li ordonna à un lapidaire de l’examiner. Le lapidaire dit : « C’est une pierre. » Le roi Li, pensant que Heshi le trompait, lui fit couper le pied gauche. Après la mort du roi Li, le roi Wu monta sur le trône. Heshi prit de nouveau le bloc de jade brut et l’offrit au roi Wu. Le roi Wu ordonna à un lapidaire de l’examiner. Le lapidaire dit encore : « C’est une pierre. » Le roi Wu, pensant que Heshi le trompait, lui fit couper le pied droit. Le roi Wu mourut, et le roi Wen monta sur le trône. Heshi, tenant alors le bloc de jade brut, pleura au pied de la montagne de Chu. Il pleura trois jours et trois nuits, jusqu’à ce que ses larmes s’épuisent et que du sang en sorte. Le roi Wen, ayant entendu parler de cela, envoya quelqu’un lui demander la raison de ses pleurs, en disant : « Dans l’empire, ceux à qui l’on a coupé les pieds sont nombreux ; pourquoi pleures-tu si tristement ? » Heshi répondit : « Je ne pleure pas parce qu’on m’a coupé les pieds. Ce qui m’afflige, c’est que le précieux jade soit appelé une pierre, et qu’un homme intègre soit traité d’imposteur. Voilà pourquoi je pleure. » Le roi Wen ordonna alors au lapidaire de travailler ce bloc de jade brut, et l’on en tira un jade précieux. On le nomma donc « le Disque de Heshi ».

Or, les perles et les jades sont ce dont le souverain a le plus grand besoin. Bien que Heshi ait offert le jade brut sans qu’il fût encore travaillé, cela ne nuisait nullement au souverain. Pourtant, il dut attendre que ses deux pieds fussent coupés pour que le jade fût reconnu. Que la reconnaissance du jade était donc difficile ! Aujourd’hui, le souverain n’est pas aussi avide des lois et des méthodes qu’il ne l’est du disque de Heshi. Or, les lois et les méthodes servent à réprimer les actes égoïstes et pervers des ministres, des fonctionnaires et du peuple. Ainsi, ceux qui possèdent la voie des méthodes ne sont pas mis à mort simplement parce que le « jade brut » des souverains n’a pas encore été offert. Si le souverain applique les méthodes, les grands ministres ne peuvent accaparer le pouvoir et prendre des décisions seuls ; les proches et les favoris n’osent pas trafiquer de leur influence. Si le gouvernement met en œuvre les lois, les vagabonds se tourneront vers l’agriculture, et les discoureurs affronteront la mort sur les champs de bataille. Ainsi, les lois et les méthodes sont précisément ce que les ministres, les fonctionnaires et le peuple veulent détruire. Si le souverain ne peut s’opposer aux avis des grands dignitaires, ne peut mépriser les calomnies du peuple, et ne peut adopter seul et en toute sagesse les paroles de la voie des méthodes, alors les hommes de méthode, même jusqu’à leur mort, ne verront jamais leurs doctrines reconnues.

Autrefois, Wu Qi, s’appuyant sur les coutumes du royaume de Chu, conseilla au roi Dao de Chu en disant : « Les grands ministres ont un pouvoir trop lourd, et le nombre des seigneurs féodaux est trop élevé. Si les choses continuent ainsi, ils feront pression sur le souverain en haut et maltraiteront le peuple en bas ; c’est là le moyen d’appauvrir le pays et d’affaiblir l’armée. Il vaudrait mieux que les descendants des seigneurs féodaux voient leurs titres et leurs émoluments retirés à la troisième génération, réduire les rangs et les traitements des fonctionnaires, supprimer les postes superflus et inutiles, et employer ces ressources pour nourrir des soldats d’élite et exercés. » Le roi Dao mit ces conseils en pratique pendant un an, puis mourut, et Wu Qi fut écartelé au royaume de Chu. Shang Yang, de son côté, conseilla au roi Xiao de Qin d’instaurer le système des groupes de dix et de cinq familles, d’établir les accusations de dénonciation et de complicité, de brûler les livres de poésie et d’histoire pour mettre en lumière les lois, de bloquer les sollicitations privées pour promouvoir les mérites publics, et d’interdire aux discoureurs de quémander des postes pour exalter les travaux agricoles et militaires. Le roi Xiao mit ces mesures en pratique pendant huit ans ; le souverain en devint respecté et tranquille, le pays riche et fort. Mais le roi Xiao mourut, et Shang Yang fut écartelé au royaume de Qin. Le royaume de Chu, pour n’avoir pas suivi les conseils de Wu Qi, devint faible et tomba dans le chaos ; le royaume de Qin, pour avoir appliqué les lois de Shang Yang, devint riche et fort. Les conseils de ces deux hommes étaient parfaitement appropriés. Pourtant, Wu Qi fut écartelé et Shang Yang déchiré par des chars. Pourquoi ? Parce que les grands ministres souffrent de la rigueur des lois, et le petit peuple déteste la stabilité. Dans le temps présent, les grands ministres convoitent le pouvoir, et le petit peuple se complaît dans le désordre, bien plus encore que dans les royaumes de Qin et de Chu d’autrefois. De plus, les souverains d’aujourd’hui n’ont pas la clairvoyance des rois Dao et Xiao. Dès lors, comment les hommes de méthode pourraient-ils, en courant les mêmes dangers que ces deux hommes, exposer clairement leurs doctrines ? Voilà pourquoi, dans notre époque, règne le chaos et qu’il n’y a point de chef hégémonique.